La contrainte budgétaire : illusion et réalité

La souveraineté monétaire d'un État dégage des marges de manœuvre importantes pour la mise en place de politiques publiques conséquentes mais cela suppose un mimimum de clarté sur les réalités opérationnelles des finances publiques.

L'hystérie du discours politique et médiatique sur le déficit public est particulièrement néfaste. Au lieu de réfléchir au meillleur moyen d'améliorer la qualité de vie et la niveau d'instruction de la population ou d'investir dans une politique industrielle visionnaire, les décideurs sont obsédés par les questions budgétaires. En d'autres termes, la réduction du déficit est devenue un objectif prioritaire de politique publique au détriment de tous les autres.

C'est peut-être compréhensible dans un environnement contraignant comme la zone euro où, en ce qui concerne la monnaie et le budget, chaque État membre a un statut comparable à une collectivité locale mais ça n'a pas de sens pour les États souverains.

Ce n'est pas comme si c'était si difficile à comprendre pourtant. Quand l'État dépense, il injecte de la monnaie dans l'économie. Quand il collecte l'impôt, il retire de la monnaie de l'économie. Quand l'État dépense plus qu'il ne collecte, on appelle ça un « déficit public » mais on pourrait tout aussi bien voir la situation de l'autre côté du bilan comptable et appeler ça un « surplus privé ». Si l'État dépense 100$ et récupère 90$ en impôts, la différence reste aux mains du secteur privé. L'État décide en outre si ces 10$ supplementaires rapporte des intérêts au secteur privé ou pas (par exemple en les transformant en bons du Trésor ou en payant des intérêts sur les réserves). Le déficit public/surplus privé s'accumule en dette publique/patrimoine privé. Contrairement aux autres acteurs de l'économie (ménages, entreprises, collectivités territoriales, etc.), l'État n'a pas besoin de limiter ses autres dépenses pour payer cette « dette » et les intérêts éventuels — toutes les dépenses de l'État sont financées automatiquement vu que l'opération même de dépense crée de la monnaie. Il n'y a pas de contraintes financières sur le budget d'un souverain monétaire. Le déficit ne devrait jamais, jamais être un objectif de politique publique parce qu'il n'a pas d'importance en soi.

Il y a bien sûr des limites réelles aux dépenses de l'État. Les dépenses de l'État sont un transfert de ressources du secteur privé vers le secteur public. Si ces dépenses sont trop importantes par rapport aux ressources disponibles (e.g. travail, machines, matières premières), il y aura de l'inflation. En concurrence avec le secteur privé et le système du marché pour l'accès aux ressources, l'État modifie aussi le panier de biens produit par une économie et les incitations à la production, ce qui peut déboucher sur des problèmes plus ou moins graves pour la productivité nationale et le progrès technique. C'est tout ça — plein-emploi, inflation, politique industrielle, place des mécanismes de marché — qui devrait être l'objet de débats et de décisions. S'intéresser au déficit en soi est juste stupide et une perte de temps.

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